Alstom abandonne le sur-mesure pour la standardisation

Alstom abandonne le sur-mesure pour la standardisation

Le géant ferroviaire français Alstom amorce un virage stratégique majeur dans sa façon de concevoir et produire ses trains. Présentée lors du salon Innotrans de Berlin, cette transformation vise à abandonner progressivement la fabrication sur-mesure au profit d'une approche standardisée, plus rentable et plus rapide.



Face aux difficultés financières et aux retards de livraison récurrents, le nouveau patron Martin Sion a décidé de révolutionner les méthodes de travail du groupe. L'objectif est clair : passer d'un modèle artisanal de "haute couture" à une production industrielle de "prêt-à-porter" pour améliorer la rentabilité et tenir les délais.



Les défis structurels du secteur ferroviaire européen



Le monde ferroviaire se distingue des autres industries par sa complexité extrême. Chaque projet mobilise des équipes d'ingénieurs considérables pour répondre aux exigences très spécifiques de chaque client. Le résultat : des trains fabriqués en très petites séries, difficilement rentables et régulièrement livrés en retard.



Pierre Plaindoux, analyste ferroviaire au cabinet MC21, souligne les contraintes particulières du marché européen : "Le gros souci en Europe est que les gabarits de train sont différents selon les pays, les écartements de rail, la hauteur de quais, la largeur des trains et même la taille des tunnels sont différents, ce qui complexifie pas mal la fabrication des trains dans un secteur très régulé."



Cette fragmentation technique oblige les constructeurs à réinventer des milliers de spécificités pour pratiquement chaque contrat. Les exploitants historiques comme la SNCF ou Deutsche Bahn figurent parmi les clients les plus exigeants, multipliant les demandes de personnalisation.



Une sanction boursière qui pousse au changement



Malgré un carnet de commandes record, Alstom subit depuis plusieurs années les critiques du marché boursier. Le groupe peine à générer de la trésorerie sur des contrats trop uniques et accumule les retards de livraison. Cette situation limite considérablement sa capacité d'investissement et plombe sa rentabilité globale.



Benjamin Fitoussi, président de la ligne de produits matériels roulants chez Alstom, identifie "deux défis" majeurs à relever : "raccourcir les délais de développement des nouveaux produits et fiabiliser sa chaîne d'alimentation."



Une nouvelle philosophie basée sur la standardisation



La stratégie dévoilée à Berlin repose sur une standardisation des savoir-faire autour de trois catégories essentielles de matériel roulant :




  • Les locomotives

  • Les matériels urbains (tramways, métros)

  • Les trains régionaux et à grande vitesse



Pour chaque grande famille de matériel, Alstom propose désormais un catalogue avec des modules duplicables : planche de bord, toilettes, systèmes électriques et autres composants standardisés. Ces éléments restent personnalisables tout en conservant une base commune qui réduit considérablement les coûts et les délais de développement.



Alexis Bonnet, directeur du design, explique la démarche : "Nous rendons l'offre catalogue plus séduisante, et nous espérons ainsi avoir plus de chance de séduire nos clients." L'enjeu est de convaincre les exploitants d'accepter moins de personnalisation en échange de délais réduits et de prix plus compétitifs.



Des designs reconnaissables et modernes



La nouvelle approche d'Alstom ne sacrifie pas l'esthétique. La locomotive idéale présentée s'inspire du modèle actuel Traxx, mais avec des angles plus aigus et une coque entièrement métallique, sans polyester, pour garantir une meilleure solidité. Le nez du train à grande vitesse évoque quant à lui le design aéronautique, avec des lignes profilées et modernes.



Cette identité visuelle forte vise à permettre à Alstom de se démarquer de la concurrence tout en bénéficiant des avantages de la standardisation industrielle.



Des premiers résultats encourageants



La nouvelle stratégie commence déjà à porter ses fruits. Benjamin Fitoussi cite l'exemple probant de Mumbai en Inde : "Nous sommes parvenus à sortir un métro en moins de 18 mois à Mumbai au lieu de 3 à 4 ans en moyenne." Ce gain de temps spectaculaire démontre le potentiel de l'approche standardisée.



Le changement ne se limite pas à la conception. Il implique également une spécialisation des sites de production, avec par exemple la concentration de la fabrication des métros à Valenciennes. Cette organisation permet de développer des expertises pointues et d'optimiser les processus industriels.



Une transformation qui touche toute la chaîne de valeur



Alstom étend les règles de gestion de ses usines aux ingénieurs des centres de développement, avec un contrôle renforcé en temps réel des projets. Cette approche vise à détecter plus rapidement les problèmes potentiels et à maintenir les projets dans les délais prévus.



Côté production, le constructeur renforce l'accompagnement de ses sous-traitants, souvent des PME familiales, pour qu'ils livrent leurs composants "au bon moment à la bonne qualité". Un défi de taille quand on sait qu'un train fait appel en moyenne à 130 fournisseurs différents.



Cette révolution industrielle représente un pari majeur pour Alstom. En abandonnant progressivement le modèle artisanal qui a fait sa réputation, le groupe français espère retrouver des marges satisfaisantes et reconquérir la confiance des investisseurs. Le succès de cette transformation dépendra de la capacité du constructeur à convaincre ses clients traditionnels d'accepter moins de personnalisation, tout en continuant à répondre aux contraintes techniques imposées par la diversité des infrastructures européennes.

info Source : 20 Minutes | Économie

open_in_new Lire l'article original
Partager :
-