L'Unesco veut réguler l'IA avec le soutien du pape Léon XIV

L'Unesco veut réguler l'IA avec le soutien du pape Léon XIV

L'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) entend jouer un rôle central dans la régulation mondiale de l'intelligence artificielle. Son directeur général, l'Égyptien Khaled el-Enany, affirme que l'organisation internationale dispose d'une position unique pour modérer le débat planétaire sur cette technologie qui soulève des inquiétudes croissantes. Cette ambition prend une dimension particulière à l'approche d'un événement historique : la visite du pape Léon XIV au siège parisien de l'Unesco le 25 septembre, première venue d'un souverain pontife depuis Jean-Paul II en 1980.



Dans son premier entretien accordé à un média international depuis sa prise de fonctions en décembre 2025, Khaled el-Enany détaille sa vision d'une Unesco capable de rassembler tous les acteurs concernés par l'IA, des États aux géants technologiques en passant par les universités et la société civile. Cette volonté d'arbitrage intervient alors que les alertes se multiplient sur les risques liés au développement incontrôlé de l'intelligence artificielle.



L'Unesco, pionnier de la réflexion éthique sur l'IA



L'organisation internationale ne part pas de zéro dans ce domaine. Dès 2021, l'Unesco a obtenu l'adoption unanime par ses États membres d'une Recommandation sur l'éthique de l'intelligence artificielle, premier cadre normatif mondial spécifiquement consacré à cette technologie. Ce texte pionnier aborde des enjeux cruciaux qui résonnent aujourd'hui avec une acuité particulière.



Le document alerte notamment sur plusieurs dangers majeurs : les atteintes à la vie privée des citoyens, le risque d'une fracture numérique entre pays développés et en développement, la concentration du pouvoir technologique entre les mains de quelques États ou entreprises, les menaces pesant sur la démocratie et l'information, ainsi que l'impact environnemental considérable de ces technologies gourmandes en énergie.



Une mobilisation sans précédent du directeur général



Khaled el-Enany ne cache pas que l'intelligence artificielle constitue sa priorité absolue. "Pendant dix mois à mon poste, le plus grand nombre d'interventions, de déplacements et de conférences que j'ai eues, c'est principalement pour l'intelligence artificielle et pour les sciences", confie-t-il. Cette mobilisation reflète l'urgence qu'il perçoit face aux développements récents.



Pour le directeur général, le risque que l'IA devienne "hors de contrôle" est réel si la communauté internationale n'intervient pas rapidement. Il salue toutefois l'intensification du débat public ces dernières semaines, alimenté par une série d'incidents préoccupants et les déclarations inquiètes de chercheurs et dirigeants du secteur technologique eux-mêmes.



Un partenariat stratégique avec le Vatican



La visite du pape Léon XIV représente bien plus qu'un événement protocolaire pour l'Unesco. Khaled el-Enany y voit l'opportunité de sceller un "partenariat indispensable" avec une voix morale qui compte sur la scène internationale. Le souverain pontife s'est déjà illustré par des prises de position fortes sur l'intelligence artificielle, notamment dans son encyclique "Magnifica humanitas" publiée en mai.



Dans ce texte majeur, Léon XIV appelle à "désarmer" l'IA pour "l'empêcher de dominer l'humain" et plaide pour "davantage de coopération, de partage des connaissances et de travail entre les nations". Des positions qui rejoignent parfaitement la vision portée par l'Unesco d'une gouvernance éthique, inclusive et équitable de cette technologie.



L'invitation au pape avait été envoyée dès décembre 2025, quelques semaines seulement après la prise de fonctions de Khaled el-Enany. Après une rencontre au Vatican en juin, la venue du pontife à Paris vendredi prochain donnera lieu à des discours et des débats centrés sur l'intelligence artificielle, marquant selon le directeur général "le début d'un partenariat très solide pour renforcer et protéger la dignité humaine dans cette révolution industrielle".



Réduire la fracture numérique mondiale



Au-delà des questions éthiques, Khaled el-Enany souligne une problématique majeure révélée par ses échanges avec les différents États membres : une disparité considérable dans l'accès à la technologie. "Tout le monde ne participe pas à cette fabrication, à cette nouvelle transformation numérique. Tout le monde est demandeur, par contre", constate-t-il.



Cette inégalité risque de creuser encore davantage le fossé entre nations développées et pays en développement. Pour y remédier, l'Unesco affirme travailler concrètement sur le terrain avec plus de 80 gouvernements à travers le monde pour les préparer à la transformation liée à l'intelligence artificielle. L'organisation entretient également des contacts directs avec les principales entreprises développant ces technologies.



"Il ne faut pas s'arrêter aux textes", insiste le directeur général, soulignant la nécessité d'une action concrète au-delà des déclarations de principe. Cette approche pragmatique vise à garantir que tous les pays, quelle que soit leur situation économique, puissent bénéficier des avancées de l'IA tout en étant protégés de ses risques.



L'Unesco face aux défis du multilatéralisme



La visite du pape revêt également une dimension politique importante pour l'organisation. "C'est un message politique pour défendre le multilatéralisme, qui signale et confirme l'importance de l'Unesco", souligne Khaled el-Enany. Ce signal arrive à un moment délicat, alors que l'organisation s'apprête à enregistrer le départ de deux États membres au 31 décembre, dont les États-Unis.



L'administration Trump a en effet annoncé en juillet 2025 sa décision de quitter l'Unesco, accusant l'organisation de parti pris anti-israélien et de promouvoir "des causes sociales et culturelles clivantes" avec "une feuille de route idéologique et mondialiste". Ce retrait américain n'est pas une première : Washington avait déjà quitté l'organisation lors du premier mandat de Donald Trump avant d'y revenir.



Cette défection a des conséquences géopolitiques majeures. La Chine, elle-même acteur majeur du développement de l'intelligence artificielle, est devenue le premier financeur de l'Unesco. En 2023, alors que les États-Unis s'apprêtaient à réintégrer l'organisation, le secrétaire d'État Anthony Blinken avait justifié ce retour par la nécessité de contrebalancer l'influence de Pékin, notamment sur le dossier de l'IA.



Une pertinence revendiquée face aux défis contemporains



Malgré ces turbulences, Khaled el-Enany se veut confiant sur le rôle de son organisation. "L'Unesco est aujourd'hui plus pertinente que jamais", affirme-t-il avec conviction. Il énumère les grands défis du temps présent qui relèvent directement du mandat de l'organisation :




  • Les discours de haine qui prolifèrent, notamment sur les réseaux sociaux

  • La multiplication des conflits à travers le monde

  • Le défi climatique et ses conséquences sur les populations

  • L'intelligence artificielle et ses implications sociétales



Pour chacun de ces enjeux, le directeur général estime que l'Unesco dispose de l'expertise, des réseaux et de la légitimité nécessaires pour apporter des réponses. L'organisation peut s'appuyer sur ses partenaires académiques, ses liens avec la société civile et le secteur privé pour construire des solutions inclusives.



Cette vision d'une Unesco arbitre et modératrice du débat sur l'IA s'inscrit dans une tradition de l'organisation qui, depuis sa création, cherche à promouvoir le dialogue international sur les grandes questions touchant à l'éducation, la science et la culture. Face à une technologie qui bouleverse tous ces domaines simultanément, l'ambition affichée est de garantir que l'IA reste un outil au service de l'humanité plutôt qu'une force qui lui échappe.



La rencontre historique du 25 septembre entre l'Unesco et le Vatican constituera un test grandeur nature de cette ambition, réunissant une organisation multilatérale fragilisée mais déterminée et une autorité morale mondiale préoccupée par la préservation de la dignité humaine à l'ère numérique.

info Source : 20 Minutes | Monde

open_in_new Lire l'article original
Partager :
-